jeudi 24 octobre 2019

Le Vilain Petit Canard

Le vilain petit canard
De MagicalWilou inspiré par le conte

©Attilio Cassinelli

C’était l’été. Autour des champs et des prés, il y avait de grandes forêts, et au milieu des bois, des lacs profonds. L’endroit était sauvage. C’est là, sur son nid, qu’une cane couvait ses canetons qui devaient sortir des oeufs. Mais elle commençait à en avoir assez, car cela durait depuis fort longtemps et peu étaient ceux qui venaient la voir. Les autres canards aimaient mieux nager dans les douves du château et s’amuser dans les roseaux que de bavarder avec elle, abritée sous une feuille de bardane.
Enfin les oeufs craquèrent l’un après l’autre, on entendait : « crac crac! ». Ils étaient tous vivants et sortaient leurs têtes de leurs coquilles. « Coin coin! » disait la cane. Et les canetons s’agitaient tant qu’ils pouvaient et regardaient de tous les côtés sous les feuilles vertes. Leur mère les laissait faire autant qu’ils le voulaient. La curiosité est bonne pour apprendre et s’enrichir. 
« Comme le monde est grand! » disaient tous les petits. Et ils avaient, en effet, un beaucoup plus grand espace que lorsqu’ils étaient enfermés dans leurs oeufs. 
« Croyez-vous que c’est là le monde entier? » questionna la mère. « Il s’étend loin de l’autre côté du jardin, jusqu’au champs du prêtre. Mais soyez prudents car moi même je n’y suis jamais allée. » « Êtes-vous bien tous là au moins? » Et elle se leva et inspecta son habitat. « Non, je ne les ai pas tous. Le plus grand est encore intacte. Combien de temps cela va-t-il encore durer? J’en ai vraiment assez! » Et elle se recoucha.

« Et bien, comment ça va? » se présenta une vieille cane qui venait en visite.
« Ça dure bien longtemps pour un seul oeuf » dit la cane bien fatiguée. « Il ne veut pas se casser, mais regardez les autres, ce sont les plus jolis canetons que j’aie jamais vus. Ils ressemblent tous à leur père, cet ingrat qui ne vient même pas me voir! » 
« Laissez-moi voir cet oeuf qui ne veut pas craquer » demande la vieille. « Mais c’est un oeuf de dinde, vous pouvez me croire. Cela m’est déjà arrivé une fois et j’ai eu bien du mal avec ces petits, car ils ont peur de l’eau. Je n’ai pas pu les décider à y aller. J’avais beau les réprimander et les motiver, mais rien n’y faisait. Mais oui, j’en suis certaine, c’est bien un oeuf de dinde. Vous n’avez qu’à le laisser et enseigner la nage aux autres. »
« Je resterai tout de même dessus encore un peu, voila si longtemps que j’y suis qu’un peu plus… »
« Comme vous voudrez ! » la coupa la vieille cane avant de disparaître.

Après un moment, le gros oeuf craqueta. « Pip Pip » fit le petit en sortant. Il était grand et bien laid. La cane le regarda. « Voila un caneton terriblement gros » dit -elle. « Aucun des autres ne lui ressemble. Ce ne serait tout de même pas un dindonneau? Il faudra qu’il aille à l’eau, quand je l’y pousserai à coups de pattes.

Le lendemain, il fit un temps délicieux. Le soleil brillait haut sur les bardanes vertes. La nouvelle mère cane vint au bord de la douve avec toute sa famille et plouf, sauta dans l’eau. Elle appela ses petits et les canetons plongèrent l’un après l’autre. L’eau leur passait par-dessus la tête, ils revenaient tout de suite à la surface et nageaient gentiment. Leurs pattes s’agitaient comme il le fallait, et tous étaient là. Même le gros gris si laid, nageant avec les autres.
« Non, ce n’est pas un dindon » se dit la cane. « Regardez-moi comme il sait bien se servir de ses pattes et comme il est bien droit. C’est bien un des miens. Et il est tout à fait beau à bien le regarder, gracieux même. « Coin coin », venez avec moi, que je vous mène dans le vaste monde et vous présente dans la cour des canards. Tenez-vous toujours près de moi afin que l’on ne vous marche pas sur les pattes. Méfiez vous du chat!
Ils arrivèrent dans la cour des canards. Le vacarme y était effroyable, deux familles se disputaient une tête d’anguille et ce fut le chat qui l’attrapa. 
« Voyez, c’est ainsi que va le monde » rétorqua la mère cane. Elle se frotta le bec car elle aurait bien voulu avoir la tête de l’anguille, elle aussi. « Jouez des pattes » interpella-t-elle. « Tachez de vous dépêcher et courbez le cou devant la vieille cane là-bas. C’est elle qui a le plus haut rang de toutes ici. Elle est de race espagnole, c’est pourquoi elle est grosse et voyez qu’elle a un ruban rouge à la patte. C’est magnifique! C’est la plus haute distinction qu’une cane puisse avoir. Elle est reconnut aussi bien par les animaux que par les hommes. Allons, dépêchez vous!  Ne vous mettez pas dans mes pattes, un caneton bien élevé marche en écartant les pattes, comme son père ou sa mère. C’est bien! Maintenant, courbez le cou et dites Coin coin! »
Les petits obéissaient. Mais les autres canes de la cour, les regardaient et disaient à voix haute : « Regardez-moi ça. Nous allons avoir une famille de plus. Comme si nous n’étions pas assez nombreux déjà. Quelle bizarrerie! Celui-là, nous n’en voulons pas! » Mentionnant le pauvre caneton tout gris. Et aussitôt, un cane s’envola et lui mordit le cou.
« Laissez-le tranquille » cria la mère. « Il ne fait de mal à personne . »
« Non! » rebondit la canne fautive. « Mais il est bien trop grand et cocasse, il faut le taquiner. »
« Ce sont de beaux rejetons que vous avez, la mère. » la coupa la vieille cane ornée du ruban. « Tous beaux à l’exception de celui-là. Je voudrais que vous puissiez le refaire! »
« Ce n’est pas possible, madame » lui répondit sa mère. « Il n’est pas beau, mais il a très bon caractère. Il nage aussi joliment, bien plus joliment que les autres. Et même, j’ose ajouter que, selon moi, il deviendra aussi petit que les autres avec le temps. Il est resté trop longtemps dans son oeuf c’est pourquoi il n’est pas de taille convenable » tout en lui luisant son plumage. « D’ailleurs, c’est un canard. Cela n’a donc pas autant d’importance, je pense. Il en sera que plus vigoureux et qu’il fera son chemin. » 
« Les autres canetons sont gentils. » dit la vieille. « Faites donc maintenant comme chez vous et si vous trouvez une tête d’anguille, vous pourrez me l’apporter! »
Et ils furent comme chez eux.

Mais le pauvre caneton qui était sorti de l’oeuf le dernier et qui était si laid, fut mordu, bousculé et nargué à la fois par les canes et par les poules.
« Il est trop grand » disaient-elles toutes. Et le dindon, qui par ses attributs se croyait empereur, se gonfla et se précipita sur lui. Glouglouta tellement fort que sa tête devint toute rouge. Le pauvre caneton ne savait où se fourrer. Il était désolé d’avoir si laide mine et d’être la risée de toute la cour des canards.

Ainsi se passa le premier jour et ce fut de pis en pis. Le pauvre caneton fut pourchassé par tout le monde. Même ses frères et soeurs étaient méchants et disaient « Si seulement le chat pouvait l’emporter! Hou, le vilain! » Et la mère disait « Je voudrais que tu sois bien loin! » Et les canards le mordaient, les poules lui donnaient des coups de bec et la fille du château qui donnait à manger aux bêtes, le renvoyait du pied. Alors il s’envola par-dessus la haie. Effrayant les petits oiseaux des buissons. « C’est parce que je suis si laid? » se demanda le caneton. Il ferma les yeux, mais s’éloigna tout de même en courant. Il parvint alors au grand marais habité par les canards sauvages. Il y passa toute la nuit, las et triste.

Le matin, les canards sauvages en s’envolant virent leur nouveau voisin. « Quelle sorte d’oiseau es-tu? » demandèrent-ils. Et le caneton se pencha et salua du mieux qu’il put. 
« Tu es vraiment laid! » ajoutèrent-ils. « Mais ça nous est égal, pourvu que tu ne te maries pas dans notre famille. »
Le pauvre. Il ne pensait guère à se marier. Il demandait seulement qu’on lui permit de coucher dans les roseaux, de manger et de boire un peu d’eau. Il resta là deux jours, après quoi deux oies sauvages arrivèrent, ou plutôt deux jars sauvages. Il n’y avait pas longtemps qu’ils étaient sortis de l’oeuf, aussi étaient-ils fort insolents.

« Écoute camarade, tu es si laid que tu nous plais » lui dirent-ils. « Veux-tu venir avec nous et être un oiseau migrateur? Il y a tout près d’ici un autre marais où se trouvent de charmantes oies sauvages, toutes demoiselles et qui savent dire coin coin. Tu es bien capable d’avoir du succès, laid comme tu es! »
Soudain on entendit « boum boum » et les deux jars sauvages tombèrent morts dans les roseaux. « Boum boum » résonna de nouveau et toutes les oies sauvages s’envolèrent des roseaux et les coups de fusil éclatèrent encore.  C’était une grande chasse. Les chasseurs étaient tout autour de l’étang. Quelques-uns, étaient même, dans les branches des arbres, ceux qui s’étendaient juste au-dessus des roseaux. La fumée bleue formait comme des nuages au milieu des arbres sombres et restait comme suspendue sur l’eau. Les chiens entrèrent dans la vase. Le pauvre caneton tourna alors la tête pour la cacher sous son aile. A ce moment même un grand chien aux yeux brillants et à la langue pendante s’approcha de lui la gueule en avant, montrant ses dents pointues. Et plaf! Il s’en alla sans le toucher.
« Oh c’est incroyable! » soupira le caneton, « je suis si laid que même le chien ne veut pas me mordre. » Et il demeura immobile pendant l’avalanche de plomb et la pétarade de coups de feu.

Le calme ne revint que tard dans la journée, mais le pauvre oiseau n’osa toujours pas se lever. Il attendit plusieurs heures avant de regarder autour de lui et il se dépêcha de quitter le marais le plus vite qu’il put, courant à travers champs et prés. Le vent soufflait si fort qu’il avançait à grand-peine. Il nageait, plongeait, mais tous les animaux le dédaignaient à cause de sa laideur.

Puis l’automne arriva. Les feuilles de la forêt devinrent jaunes et brunes. Le vent s’en empara, elles dansèrent de tous côtés. Partout on sentait le froid. Les nuages étaient lourds de grêle et de flocons de neige. Le corbeau criait « Croâ Croâ «  tant il avait froid, de quoi se geler le sang. Le pauvre caneton n’était vraiment pas à son aise.

Un soir, quand le soleil se couchait, arriva tout un troupeau de beaux et grands oiseaux. Jamais le caneton n’en avait vu d’aussi ravissants. Ils étaient d’une blancheur éclatante, avec de longs cous flexibles. C’était des cygnes. Ils poussèrent un cri très singulier, déployèrent leurs magnifiques ailes et s’envolèrent pour des pays plus chauds, par-delà les mers. Ils volaient très haut, très très haut et le vilain petit caneton éprouva alors une impression étrange. Il se mit à tourner en rond dans l’eau, tendit le cou en l’air et poussa un cri si fort et si bizarre que lui-même en eût peur. 

Il n’oublierait jamais ces charmants oiseaux, ces heureux oiseaux. Il ne connaissait même pas leurs noms, ni où il allaient, mais il les aimait comme jamais il n’avait aimé personne. Il n’en était pas du tout jaloux. Comment aurait-il pu avoir l’idée de souhaiter une telle grâce? Il aurait été heureux simplement si les canards l’avaient accepté parmi eux… pauvre vilaine bête.

L’hiver fût extrêmement froid. Le caneton dû tout le temps nager dans l’eau pour ne pas geler complètement. Mais le trou où il surnageait, se rétrécissait davantage chaque jour. Il ne cessait de remuer les pattes pour l’empêcher de se refermer. Il finit par être si épuisé qu’il ne bougea plus, restant gelé, pris dans la glace. Le matin, de bonne heure, arriva un paysan qui le vit. Il brisa la glace avec ses sabots et l’emporta chez lui pour le donner à sa femme. Là il fut revigorer. Mais prenant peur de finir en terrine, il se sauva en causant de nombreux dégâts dans la maison. Heureusement, la porte était ouverte et le caneton se faufila parmi des buissons couverts de neige fraîche. 

Mais ce serait trop triste de raconter toute la misère qu’il dut subir par cet hiver rigoureux. 

Il était dans le marais parmi les roseaux lorsque le soleil redevint brillant et chaud. Les alouettes chantaient, c’était un printemps délicieux. Soudain, le caneton déploya ses ailes qui résonnèrent plus fort qu’autrefois et l’emportèrent avec vigueur. Et en un instant il se retrouva dans un grand jardin où les cerisiers étaient en fleur, où les lilas embaumaient et s’inclinaient jusqu’aux douves. Ce qu’il faisait bon dans cette douceur printanière. Et droit devant lui, sortant du fourré, s’avançaient trois beaux cygnes qui battaient des ailes et nageaient gracieusement. Il reconnut les magnifiques animaux et fut pris d’une étrange nostalgie.
« Je vais voler vers vous, oiseaux royaux, et vous me massacrerez, parce que j’ose, moi qui suis si laid, m’approcher de vous. Mais peu m’importe. Plutôt être tué par vous que pincé par les autres canards, battu par les poules et gelé pendant l’hiver. »
Et il s’envola où se baignaient les superbes cygnes, qui l’aperçurent et accoururent vers lui à grands coups d’ailes.
« Tuez-moi si vous le voulez! » sanglota le pauvre animal. Et il pencha la tête sur la surface de l’eau, attendant la mort. Mais que vit-il dans l’eau claire? Il vit sous lui sa propre image. Mais qui n’était plus celle d’un oiseau gris, gauche, laid mais celle d’un cygne. Un flamboyant cygne noir. 
Peu importait qu’il soit né dans la cour des canards. Il était enchanté de toute la misère et des tracas qu’il avait subis. Il apprécia d’autant mieux son bonheur et la splendeur qui l’accueillait. Et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient de leurs becs. Peu importait qu’il soit blanc ou noir, il était accepté par les siens. Il était enfin reconnu comme un des leurs. 

Des petits enfants arrivèrent dans le jardin, jetèrent du pain et du grain dans l’eau. Le plus jeune s’écria « Il y en a un nouveau! »
Et les autres enfants étaient ravis « Oui, un nouveau. Et regardez il est noir. Il est vraiment magnifique. » Et ils battirent des mains et dansèrent en rond. Coururent chercher leur père et leur mère.
On leurs jeta du pain et de la galette et tout le monde dit « Le nouveau est le plus beau! Si pur et si joli! »
Et les vieux cygnes les saluèrent. Il était confus et se cacha la tête sous son aile. Il ne savait plus où il en était. Il était trop heureux mais en rien orgueilleux. Il songeait à combien il avait été honni et pourchassé. Maintenant, il entendait dire qu’il était le plus charmant des charmants oiseaux. Et les lilas courbaient leurs branches sur l’eau jusqu’à lui et le soleil brillait et réchauffait son plumage. Ses plumes se gonflèrent, son cou mince se dressa et le coeur léger il déclama « Jamais je n’aurais pu rêvé d’un tel bonheur quand j’étais alors le vilain petit canard. »





Fin







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire